Relais-femmes

Organisme féministe de liaison et de transfert de connaissances

Réformes de l’assurance-emploi et de l’aide sociale - Des machines à produire pauvreté et sous-citoyenneté

18 avril 2013 Nouvelles

Il faut une large mobilisation qui combattrait les deux réformes à la fois, au Québec et dans le reste du Canada - 18 avril 2013 - lettre au Devoir

Elles sont travailleuses dans les services de garde d’enfants en milieu scolaire, ou salariées à temps partiel dans le commerce ; elles et ils sont immigrants de première génération, nettoyant occasionnellement les locaux d’entreprises ; elles et ils sont des jeunes placés temporairement par des agences dans l’hôtellerie-restauration ; elles et ils sont des saisonniers dans l’agriculture… : travailleuses et travailleurs précaires, atypiques, ils, et encore plus elles, constituent près de 40 % du marché du travail québécois et sont tous susceptibles de tomber dans la case du « prestataire occasionnel » ou même « fréquent » créée par la réforme de l’assurance-chômage.

Si cela leur arrive, et que ces personnes font partie des (46 % pour les hommes et moins de 40 % pour les femmes) chômeurs et chômeuses susceptibles de percevoir une prestation, il leur faudra donc accepter de prendre un travail payé 80 %, voire seulement 70 % de leur ancien salaire, une fois, puis deux, puis trois…

Salaire minimum

La limite, c’est le salaire minimum. Or, même avec un emploi à temps plein toute l’année, ce salaire dit minimum ne permet pas à une personne vivant seule de passer au-dessus du seuil de pauvreté. Alors pour toutes les personnes précaires et atypiques, autant dire que la réforme leur laisse le choix entre être pauvre ou être pauvre. Pauvre au travail parce qu’on a pris les miettes d’emploi et de salaire en espérant chaque fois que la roue allait tourner, que cette fois-là allait être la bonne et que l’employeur allait vous embaucher durablement. Ou bien pauvre sans travail parce qu’on a refusé le sous-emploi qui n’avait rien à voir avec notre qualification et que, pour cette raison, la prestation a été supprimée.

Mais refuser l’emploi à bon marché et affirmer son droit à choisir un travail décent constituent un parcours à haut risque. Parce que du travail, de toute façon, il n’y en a pas pour tout le monde. Avec un taux à 7,7 % au Québec (7,2 % pour le Canada), nous sommes toujours en situation de fort chômage. En évoquant, à tort ou à raison, que 700 000 emplois seront à pourvoir d’ici 2016, le ministère québécois de l’Emploi et de la Solidarité sociale l’a d’ailleurs reconnu. Pourtant, il veut couper dans le maigre 129 dollars de supplément au montant d’aide sociale (qui ne couvre de toute façon pas les besoins de base) en visant les catégories de population qui vont - mécaniquement - venir gonfler les demandes d’aide sociale du fait de la réforme de l’assurance-emploi. On peut s’attendre à ce que les mauvais emplois se multiplient, car voilà créé un redoutable engrenage pour faire accepter les « McJobs » et les bas salaires proposés par les entreprises.

Il n’est pas besoin d’aller chercher plus loin le sens des réformes actuelles. La ministre des Ressources humaines et du Développement des compétences, Diane Finley, l’a précisé en entrevue sur la chaîne CPAC : « [Nous voulons] nous assurer que les McDonald’s de ce monde ne soient pas obligés de faire venir des travailleurs temporaires étrangers pour faire un travail que des Canadiens sur l’assurance-chômage peuvent faire. » Actuellement, les travailleurs migrants temporaires sont victimes de discriminations systémiques les obligeant à accepter des conditions de travail dégradées. Avec la réforme de l’assurance-emploi, n’importe quel chômeur sera potentiellement tenu de prendre un emploi à mauvais salaire, exerçant ainsi une forte pression à la baisse des salaires sur l’ensemble du marché du travail, qui risque d’être nivelé par le bas.

Ces réformes parachèvent les dénis de droits sociaux opérés en 1996, lorsque l’assurance-chômage, transformée en assurance-emploi, a été détournée de son objectif, qui est justement d’empêcher la dégradation de l’emploi convenable. Parallèlement, le régime d’assistance publique du Canada a été supprimé, comme d’autres transferts sociaux, aboutissant à une remise en cause tout aussi radicale de l’accès à l’aide sociale.

Un même vent de réformes traverse depuis les années 90 les différents pays industrialisés. Plutôt qu’un retrait de l’État imposé par la mondialisation ou la globalisation, il faut y voir la volonté de créer un autre mode de régulation de la main-d’oeuvre, de façon à faire accepter la (re)marchandisation du travail, c’est-à-dire la mise en concurrence entre travailleuses et travailleurs.

Aujourd’hui, la ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Agnès Maltais, veut retirer 129 dollars aux personnes entre 55 et 57 ans, comme si ces personnes discriminées par les entreprises allaient ainsi trouver plus vite un emploi ! Elle veut aussi supprimer cette somme aux couples avec un enfant en bas âge, comme si elle ignorait que cette catégorie de prestataires présente les meilleurs taux de retour à l’emploi.

L’arme des dominants

Il est urgent de cesser de jeter l’opprobre sur les personnes qui n’arrivent pas à trouver du travail et se retrouvent chômeurs ou prestataires de l’aide sociale. Voilà l’arme des dominants, de ceux qui privilégient le profit au détriment de la cohésion sociale : ils créent l’image d’agresseurs pour justifier ensuite qu’on retire des droits. Mais les restrictions à la couverture du chômage ou les faibles montants d’aide sociale diminuent en réalité le retour à l’emploi et provoquent des allers-retours entre chômage, bas salaires et inactivité. On édifie ainsi une machine à produire des travailleuses et travailleurs pauvres et des sous-citoyennes et sous-citoyens. Car un revenu et des conditions de travail décents sont les conditions minimales d’une participation pleine et entière à la vie en société, comme le souligne, entre autres, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, qui juge la réforme de l’aide sociale contraire aux droits protégés par la Charte.

Ces réformes ne visent donc pas l’intégration par le travail. Au contraire, elles vont encore plus enfermer dans les mauvais emplois les femmes et tous ceux et celles, autochtones, jeunes, immigrants, qui sont en position vulnérable. Pour ces citoyennes et citoyens, le travail n’est plus un droit, il devient un devoir.

Nous, signataires, appelons à une large mobilisation faisant se rejoindre la lutte contre les deux réformes, au Québec et dans le reste du Canada.

  • Carole Yerochewski et Yanick Noiseux - Groupe interuniversitaire et interdisciplinaire de recherche sur l’emploi, la pauvreté et la protection sociale, Gireps;
  • Nathalie Goulet - Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au marché du travail, CIAFT;
  • Carole Henry - Au bas de l’échelle, groupe d’éducation populaire et de défense des droits des personnes non syndiquées;
  • Berthe Lacharité - Relais-femmes;
  • Jacques Beaudoin - Mouvement Action-Chômage de Montréal;
  • Marie-Hélène Arruda - Coordonnatrice du Mouvement autonome et solidaire des sans-emploi (MASSE).

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Relais-femmes - 469, rue Jean Talon Ouest, bureau 412 
Montréal (Québec) H3N 1R4

  • Téléphone: (+1) 514-878-1212

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