Imprimer cette page

« Le mariage - Les femmes doivent-elles se méfier du mariage au Québec ? »

7 février 2013 Nouvelles

Lettre au Devoir, le 7 février 2013. Elsa Beaulieu Bastien - Militante féministe et coordonnatrice du Groupe interuniversitaire et interdisciplinaire de recherche sur l’emploi, la pauvreté et la protection sociale (GIREPS) et Lise Gervais - Coordonnatrice générale de Relais-femmes

Dans sa chronique, Francine Pelletier nous propose un « voyage dans le temps » pour remettre le débat sur le jugement « Lola c. Éric », trop axé sur les droits individuels, dans son contexte historique et social. Très bonne idée ! En tant que féministes, nous sommes heureuses de la présence de Francine Pelletier au Devoir : ses textes nous engagent dans des réflexions et dialogues auxquels nous sommes heureuses de participer. Ainsi, sa chronique appelle une réponse : premièrement, l’institution du mariage a subi des transformations fondamentales dans les trente dernières années et il faut en tenir compte dans l’analyse. Deuxièmement, les « oeufs cassés » lors des ruptures des unions « libres » sont loin d’être anodins.

Des réformes révolutionnaires !

Tout d’abord, Mme Pelletier a raison de rappeler que la loi 89, votée en 1981, est une victoire majeure du mouvement féministe. Cette loi abolissait effectivement « trois siècles de “ monarchie domestique du mari ” » et établissait l’égalité des époux dans le mariage, leur donnant les mêmes droits et les mêmes obligations. Cela fut suivi par l’adoption de la Loi instituant le patrimoine familial en 1989. Ensemble, ces deux changements font en sorte que le mariage garantit l’égalité juridique des conjoints l’un par rapport à l’autre et constitue une véritable protection contre les injustices économiques subies au moment de la rupture par la conjointe ou le conjoint dont les revenus individuels sont moindres.

Ensuite, en réponse aux pressions des couples de même sexe qui souhaitaient se marier, l’Assemblée nationale du Québec créait, en 2002, une nouvelle institution : l’union civile (ouverte aux couples hétérosexuels et homosexuels). En 2005, le Canada légalise le mariage comme tel (qui est de juridiction fédérale) des couples de même sexe. Contrairement à ce que semble croire Mme Pelletier, dans ses effets juridiques (pension alimentaire, patrimoine familial, etc.), l’union civile est presque un sosie du mariage. Le résultat est que l’institution du mariage, telle qu’elle existe actuellement, affaiblit le système de l’hétérosexualité obligatoire, contribuant à rendre notre société moins hétérosexiste et moins patriarcale.

Le chemin parcouru

Il est bien légitime d’entretenir de la méfiance à l’égard d’une institution qui a été au Québec le symbole par excellence de la religion catholique et le véhicule impitoyable de l’oppression et de l’enfermement des femmes à l’intérieur de la famille patriarcale. Mais cela ne doit pas nous empêcher d’évaluer les enjeux du présent à la lumière du chemin parcouru. Il faudrait, selon Mme Pelletier, boycotter le mariage parce qu’auparavant il était (ce qui est parfaitement vrai) « un système féodal où les femmes devenaient littéralement la propriété de leur mari ». Cette posture ne tient pas la route, surtout au regard de la vulnérabilité économique d’une majorité de femmes au moment des ruptures.

Des protections contre des iniquités et vulnérabilités réelles

Dans le monde d’aujourd’hui, si on observe les pratiques sociales réelles, les femmes sortent majoritairement perdantes de ces unions dites « libres », mais qui ne sont pas véritablement garantes de liberté, comme le démontre la professeure Hélène Belleau dans un texte paru dans Le Devoir du 26 janvier (A 9). Devant les iniquités subies par les femmes lors des ruptures d’unions « libres », tout ce que Mme Pelletier trouve à dire c’est : « On ne fait pas d’omelette sans casser d’oeufs. » Comme si ces oeufs cassés devaient nécessairement être le prix à payer pour « la liberté ». Laquelle ? Celle de se retrouver démunie au moment d’une rupture ? Celle de faire l’important travail de reproduction sociale sans aucune reconnaissance ni protection ? Les recherches d’Hélène Belleau démontrent que la gestion de l’argent est loin d’être équitable au sein des couples d’aujourd’hui, tout comme celle du temps consacré aux tâches domestiques et familiales. Les femmes du Québec (et de plus en plus d’hommes) ne sont pas « entretenues », lorsqu’elles et ils prennent soin des enfants à la maison ou d’un proche à charge. Ce travail invisible est une contribution directe à la société que les mères et les pères d’aujourd’hui souhaitent faire reconnaître. Comme le soulignait si justement le Conseil du statut de la femme dans un récent communiqué, la décision de la Cour suprême risque d’avoir d’importantes conséquences sur le bien-être des familles et des enfants à la suite d’une rupture. L’instabilité des unions et les recompositions familiales successives exigent que l’on s’interroge sur l’adéquation du droit, ainsi que de nos conceptions du « travail », aux réalités contemporaines.

Quelles perspectives pour le présent et l’avenir ?

En attendant que nous trouvions le moyen de transformer plus en profondeur la division sexuelle du travail, et d’éliminer les inégalités de fait, le mariage tel qu’il existe aujourd’hui contribue à tout le moins à protéger les femmes (ou les conjoints dont les revenus sont moindres) des pires iniquités, aussi paradoxal cela puisse-t-il paraître au regard de ce que le mariage était effectivement avant les transformations opérées en 1981, 1989, 2002 et 2005.

Faut-il pour autant se satisfaire du « contrat de mariage », de la division sexuelle du travail, ou encore du modèle dominant de famille nucléaire, tels qu’ils existent aujourd’hui ? Bien sûr que non ! Les luttes pour la justice et l’égalité sociale, ainsi que pour la conciliation de ces dernières avec la liberté individuelle et collective, ne sont pas abouties, qu’il s’agisse des rapports sociaux de sexe, de classe ou de « race » ! Nous sommes loin, très loin, d’avoir trouvé un modèle satisfaisant d’organisation sociale, économique et politique. Mais n’ignorons pas pour autant les quelques réformes révolutionnaires que nous avons réussi à provoquer ! L’essentiel est de continuer de lutter, d’innover et d’inventer !

================

Publiée sur le site web du Devoir : http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/370262/les-femmes-doivent-elles-se-mefier-du-mariage-au-quebec